L’histoire

Viswa est un jeune Indien originaire du Kerala. En 2007, il rencontre Yannick, un Français installé dans l’arrière-pays niçois qui va devenir son gourou. De cette rencontre, Viswa se forge un mode de vie qui va lui offrir une ligne de conduite vers sa quête de sagesse. De son côté, Yannick, le maître spirituel, retourne en France et à sa vie de père de famille.

D’un bout à l’autre du monde, les deux hommes suivent le même chemin, ont les mêmes rituels et les mêmes aspirations. Mais le pays dans lequel ils vivent ne porte pas le même regard sur leur choix de vie…

Cher Viswa,

Tous les jours à Bénarès, tu te lèves avant le soleil. Ta journée commence à la lueur d’une bougie dans la relative fraîcheur d’une fin de nuit de la mousson indienne. Tous tes gestes sont lents et précis, calmes par essence, par devoir et par choix. Tu sais que le soleil ne se pressera pas non plus. Tu prépares ton chaï dans la minuscule chambre proche des rives du Gange. Tu le bois à petites gorgées bruyantes, le regard dans le vide, accroupi sur ton lit. Une fois terminé, tu prends ton châle délicatement plié puis sors, pieds nus, tel un somnambule.
De l’autre côté du monde, dans l’arrière-pays niçois,Yannick se lève aussi aux aurores. Ses gestes ont eux aussi une profondeur peu commune. La préparation de son thé matinal a des allures de rituel. Il s’assoit en tailleur sur une couverture élimée, sa tasse fumante posée sur une table basse de chêne usée. Il est simplement éclairé par une bougie au-dessus de la cuisinière. Il sort de sa minuscule maison, face aux montagnes du Mercantour, sa couverture à la main, avec une démarche souple et distante.
Votre matin commence avant le lever du soleil, aussi bien dans la grouillante Bénarès que dans le calme de l’arrière-pays niçois. Des préparatifs simples qui m’ont offert une réflexion sur la capacité à vivre purement dans le présent. Tu m’as montré ton regard, toi, l’élève indien, et je commence à comprendre celui de ton maître, en France. Par des besoins de verticalité, vous avez tous deux choisi de sortir de la productivité et d’assouvir vos impératifs de questionnements. Votre vie s’inscrit dans une démarche spirituelle intense. Et de fait, vous interagissez profondément avec votre entourage. Je vais suivre votre quotidien pendant plusieurs mois, à tenter de comprendre votre capacité à être dans le présent et à vous forcer à ne pas avoir de projection.
Mais tu sais, Viswa, ta vie est profondément ancrée dans la culture de ton pays. À tous les coins de rue dans la ville sainte de Bénarès, tu rencontres tes semblables : au marché, sur les ghats, dans les multiples temples disséminés de la cité et dans les ashrams. Vous, les sādhus, les pèlerins, vous participez activement au développement de la société indienne : des universités, des orphelinats, des hôpitaux. Vous vous occupez des vaches et des buffles qui fournissent le lait. Vous préparez des yaourts au safran, vendez des fleurs et partagez vos chants. Vous êtes si présents qu’un grand nombre de faussaires prennent votre apparence afin de pouvoir mendier quelques roupies aux nombreux touristes.
Et au détour d’une rue, il n’est pas rare qu’un étudiant sorti de l’université proche te demande conseil sur le choix de ses études, de son mariage. Tu restes toujours distant et réponds en psychologue, tentant de le faire se questionner sur le sens de sa démarche, de ses projets, de montrer que rien n’est figé et que les réponses se trouvent au fond de chacun et que tu ne seras pas en mesure de lui fournir la parole pieuse.
Au fil du temps, mon regard s’est orienté dans ton monde intérieur, ta manière d’observer, celle que tu as su retransmettre dans les clichés que tu faisais lorsque tu étais photographe, celle que tu as dévoilée dans les quelques courts métrages expérimentaux lorsque tu étais encore dans la recherche de ta voie.
La première fois que je me suis rendu dans le Mercantour, un énorme Berger des Pyrénées m’a regardé avec un oeil distant comme pour m’accueillir dans la tranquillité des lieux. Le chant des oiseaux couvrait aisément l’oisiveté des habitants. J’ai vu des bâtisses en perpétuelle rénovation, des panneaux solaires, une parabole captant avec peine les ondes d’internet. Puis, en redescendant un peu plus le minuscule chemin fleuri, j’ai été attiré par un chant lancinant issu de la plus petite des demeures du hameau, au toit plastifié. Yannick est sorti par la vieille porte usée couverte de yantras, trois bâtonnets d’encens à la main, il a diffusé une épaisse fumée autour de sa maison, puis s’est approché de moi et m’a offert le darshan en me serrant avec naturel et une forte présence, ce qui m’a un peu destabilisé.
Sa vie m’a semblé sans à-coup, elle se déroule au chant des mantras, à la création de mandalas, à l’étude des éphémérides et de son vieux tarot de Marseille aux personnages effacés. Matériellement, il se contente de très peu : quelques légumes achetés au marché, d’autres récupérés dans son potager, et lorsqu’il peut, du lait pour préparer ses chaïs quotidiens. Mais surtout du temps. Ce temps indispensable pour suivre sa quête vers la sagesse.
Pourtant, j’ai bien vu que la France n’est plus son pays, elle ne le comprend pas, le juge, lui demande des comptes, l’appelle chez Pôle Emploi, le critique de récupérer les revenus minimums et le juge comme un illuminé.
En entrant un peu plus dans son quotidien,  j’ai été intrigué. Il vit proche de l’essentiel, de la nature, tous ses gestes sont rituels.
Un matin, alors qu’il allait se fournir en eau pure près des sources de la chapelle Notre-Dame-Des-Fontaines, nous avons rencontré des femmes, chrétiennes, se recueillant. J’ai senti le respect, les questionnements face à la délicatesse avec laquelle il récupérait l’eau, et les chants qu’il a fournis pour ce don. Elles ont attendu qu’il ait terminé son rite pour le questionner, lui demander quel en était le sens. Puis l’une d’entre elles lui a raconté son histoire : une maladie, la sclérose en plaques l’a rappelée à l’introspection et au mystique, à son Dieu qu’elle avait délaissé au profit des soucis quotidiens. Il m’est apparu comme un moine, un moine d’une autre culture, qui a rappelé à ces deux femmes le temps des ascètes, ceux qu’elles avaient croisés au fil des mots des évangiles. Yannick a écouté, la caressant du regard, bienveillant. Puis nous les avons quittées calmement, sa bouteille chargée de cette eau si précieuse.
Tu le sais bien, Yannick ne possède rien, pourtant, on le fait venir afin qu’il transmette son savoir ancestral : le rythme des planètes, les nombreux mantras, la culture tantrique. On l’appelle par le monde, dans l’ouest canadien, au coeur des traditions amérindiennes pour apprendre et transmettre ces traditions immémoriales, mais aussi en Suisse, dans la Drôme, en Bretagne, à Paris. Et, chose rare, lorsqu’il transmet son savoir il n’est jamais question d’argent.
Pourtant, j’ai décelé une certaine amertume, là, assumée, je sens qu’il a du mal à comprendre que l’homme puisse ainsi surconsommer, s’oublier, détruire la planète en fermant les yeux. Et de cette lucidité, j’ai parfois vu apparaître une ombre de tristesse dans le fond de ses yeux calmes.

Greg